Portraits ...

... La Coutellerie Ancienne ...

Le couteau fermant n’apparaît réellement dans la vie quotidienne qu’au XVIIe siècle. C’est également à la fin du XVIIe qu’est inventée une pièce essentielle au couteau, le ressort, qui a pour effet de maintenir fermement la lame en position ouverte ou fermée. Dès lors, des mécanismes complexes de fonctionnement apparaissent afin de satisfaire une aristocratie toujours plus encline à s’amuser. Les couteaux à secrets ou à complications destinés aux salons philosophiques ou au divertissement de la cour apparaissent et font fureur. Ainsi c’est véritablement le XVIIIe siècle, celui de Diderot, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, des cours fastueuses de Louis XV et Louis XVI, bref le siècle des Lumières, qui va donner à la coutellerie sa véritable dimension artistique. Les réalisations sont superbes et rivalisent d’ingéniosité. Les matériaux employés sont la nacre, l’ivoire et l’écaille de tortue pour les manches, l’or et l’argent pour les lames, les mitres ou les viroles, et l’acier bien sûr.
Ce qui caractérise cette époque de la coutellerie c’est sa grande poésie artistique. Les couteaux avaient pour nom : couteau à secret, à grimaces, à poudrer pour dame, échenilloir, couteau de bergère, d’amis, de voyage, de fumeur, couvert de voyage, écussonnoir… Autant de noms, autant d’histoires, petites et grandes, à raconter, comme celle du couteau d’amis qui, en se séparant en deux, s’offre en partage le temps d’un repas. Ou celle du couteau d’émigré royaliste, symbole de deuil et de renaissance. Ou enfin le couteau de Diderot, réalisé par le père du philosophe.
Chaque pièce de prestige réalisée à cette époque représente un mini conservatoire des arts et techniques de la coutellerie fine. Au-delà de la performance manuelle et artistique qu’elles suggèrent, surtout si l’on songe aux moyens rudimentaires dont on disposait à l’époque, elles sont pour nous les témoins de l’ingéniosité, du talent et de l’imagination exceptionnels des ouvriers d’alors. Essayer de réaliser de telles répliques impose, à chaque nouvelle tentative, de se confronter à des problèmes qui parfois dépassent le cadre des compétences du moment. C’est justement ce qui fait tout l’intérêt de notre travail dont une bonne partie consiste à réacquérir des techniques anciennes très pointues et pour la plupart tombées en désuétude. Pour ce faire, les très rares ouvrages anciens consacrés à cette discipline nous sont indispensables, de même que l’aide extrêmement précieuse que nous avons reçu auprès des conservateurs des musées de Thiers, de Nogent, de Langres, du Carnavalet et tout particulièrement du Louvre. L’artisan d’art qui se plonge dans le travail de ses prédécesseurs redevient un élève au regard d’enfant émerveillé devant la maîtrise et l’incroyable imagination de ces anciens maîtres. Leur seule faiblesse fut, et ceci est assez spécifique à la coutellerie d’art ancienne, de n’avoir pas su transmettre leurs belles trouvailles. Leurs œuvres, aujourd’hui préservées dans les musées nationaux et collections privées, sont devenues en quelque sorte nos maîtres par défaut que nous consultons à l’occasion de restaurations ou de prêts.
Il nous arrive également d’avoir recours à d’autres artisans (orfèvres, sculpteurs, graveurs, tabletiers…) afin de recouper des renseignements épars et clairsemés. Et nous devons souligner ici l’accueil extraordinaire que certains d’entre eux, souvent parmis les plus renommés dans leur discipline, nous ont réservé. C’est peut-être l’une des leçons essentielles que les couteaux anciens nous aient donné. En même temps qu’ils nous permettent d’effleurer du doigt toute l’étendue du savoir des maîtres artisans et ouvriers d’autrefois, ils nous font nous impliquer personnellement dans une dynamique de rencontres et d’échanges très fructueux sur le plan professionnel mais avant tout formidablement enrichissants d’un point de vue humain, intellectuel et culturel. Ce n’est pas là le moindre des cadeaux que les couteaux nous aient fait depuis que nous les côtoyons.